Ce qu’en langage raccourci on appelle architecture « verte », pâtira et changera de couleur. Toute façade vitrée et luisante peut se retrouver un jour dans une pile de verre cassé, transformée en ombres.

Prenons l’exemple du Théâtre Pigalle loué par Jean Cocteau dans une publication parue à son inauguration le 20 juin 1929. Ce théâtre financé par Philippe de Rothschild était considéré lors de sa construction le plus moderne lieu de spectacle à Paris. Après la Deuxième guerre mondiale il est tombé en désuétude et finalement détruit, transformé en garage automobile, vers 1958.

Jean Cocteau décrivait les espaces de ce théâtre qui avait réuni plusieurs innovations techniques:
« N’attendez pas de moi un hymne aux lignes droites, au fer, aux machines. Certes je découvre, d’un regard, le style dur qui combinent la façade, le hall, la salle et le plateau du Théâtre Pigalle, je suppose qu’il résume toutes les découvertes récentes d’éclairage et de mécanique, mais ce qui m’enchante, me touche, c’est que, pour la première fois, tant de géométrie s’humanise et qu’une âme habite le navire avant même qu’il prenne la mer.

Cette âme, cette vie nerveuse des courbes, cette odeur du large, sont la preuve de beaucoup d’amour, d’une rare entente chez les techniciens qui collaborent à l’équilibre moral de l’ensemble.

La façade nous annonce que le dehors compte pour peu, qu’il ne s’agit pas d’un théâtre dont les fenêtres seraient les loges et le spectacle de la rue. On dirait la muraille d’une Sparte blanche, les perspectives d’une de ces villes où Chirico fige le mouvement en bénéfice de quelque drame intérieur.

Le vestibule ne nous arrête pas davantage, mais son vide habité de lumières pâles qui changent doucement de couleur, ne nous glace pas ; il nous attire. Toutes ses moires lumineuses qui vivent, qui se bousculent en silence, nous conseillent de passer outre, de rejoindre derrière les barres étincelants d’une sorte de cage suspendue au milieu, les bêtes de luxe, les femmes aux robes d’oiseux et de fauves.

Enfin voici la salle. Avouerai-je qu’elle m’étonne encore plus que le plateau.
Ce rythme du plateau, ces manettes qui soulèvent des charpentes énormes, cette grâce cruelle des machines, ce jeu d’orgue qui orchestre les perspectives, ces planchers qui montent, qui s’avancent, qui reculent, qui respirent, cette usines propre à fabriquer les moindres sites et les nuances du jour, je les imaginais souvent en face d’un pianola écorché vif, d’un métier à tisser, d’une linotype. […]

Au fond c’est une carrosserie cette salle. Un yacht, une carrosserie, un lieu qui ne porte pas sa fin en soi, qui met en valeur la voyageuse et n’éclipse pas le voyage. »

Mais avant avoir décrit ces espaces modernes sous les lumières de l’inauguration somptueuse, il imaginait le lent et paisible vieillissement de la salle :
« Ce qui me frappe lorsque je vois un objet neuf ce n’est pas sa nouveauté, la surprise qu’il apporte ; c’est qu’il sera vieux et qu’il attendrira un jour. Un théâtre neuf deviendra une de ces salles émouvantes que les parisiens voient disparaître petit à petit, salles de velours de dorures, d’inconfort, d’intimité où triomphèrent des troupes célèbres […]
Voilà, me semble t-il un sentiment fugace que la surprise et peut-être dois-je à cette aptitude singulière d’anticipation de me rendre vite compte – les choses neuves que je regarde sauront vieillir. »*

La destruction du théâtre Pigalle après moins de 30 ans de fonctionnement, ne nous a laissé pas l’occasion de vérifier cette hypothèse sur son avenir. La haute performance de la scène et la modernité de la salle et du foyer n’ont pas empêché la disparition prématurée du théâtre. Cependant, elle a inspiré le poète d’écrire des belles lignes à son sujet et de réfléchir sur l’action incontournable du temps sur l’acte d’édifier. Et dans ce cas, comme dans beaucoup d’autres, la pensée réfléchie par les mots est la seule à assurer la durabilité de l’architecture et de maintenir sa fraîcheur.

Spectacle Parthenon sStefania Kenley 2010

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